Je me suis tapée Dom Juan

Dimanche matin. Je m’installe sur le salon de jardin de ma terrasse avec un café crème. C’est un matin délicieux. Le vent balaye mes cheveux d’une brise à la violette, les plantes ont la saveur rafraichissante de la chlorophylle et je m’enroule dans mon plaid moelleux tel un chamallow prêt à griller sous les astres. Je ferme les yeux et je me sens heureuse. Une plénitude de victoire envahit mon âme.

Vous vous souvenez de mon amant ? L’amant apathique victime de mes iliades en T9. Veni vidi vici : il a répondu, il est revenu et ne s’est pas avoué vaincu.

Je savoure cette injection d’égo en me remémorant la rencontre.

Valentine me l’a présenté en janvier peu après mon anniversaire. Quand j’ai croisé cette crapule au grand sourire je savais que j’allais devoir avoir quelques atouts dans l’infernal tarot de la séduction qu’il me faudrait jouer. Il ne m’avait pas proposé d’aller fumer une cigarette qu’il était déjà en train de discuter avec une autre corruptrice. Encore trop affaiblie par une vampirisante relation de couple dont je sortais à peine, je n’étais pas prête à affronter le dom juan célibataire au milieu de ses courtisanes. Je laissais donc tomber les armes avant le tocsin.

Je le re-croiserai furtivement en février alors que je présentais mon valentin du moment. Un freluquet rencontré peu après et plus accessible. Ce dernier s’était finalement avéré aussi vaporeux que l’illusion de succès dont j’avais besoin le soir de la fête des amoureux et mon héro de Molière redevint alors source d’intérêt.

Valentine m’appelle en avril et m’annonce solennellement qu’ il » sera là, au bar à vins dans lequel elle se rend avec ses amis. Elle me prie de délaisser ma mélancolie pour endosser ma superbe. Je m’exécute non sans une pointe de nonchalance. Est ce qu’il sera vraiment là ? Et puis  même s’il est là est ce que je lui plairais ? Et puis si je lui plais est ce qu’il me plaira ?

Tel une condamnée à l’effort, je me traine avec mes plus hauts talons dans les couloirs du métro. Je ne sais pas où cette quête me mènera mais il me faut fuir le fantôme de celui qui partageait ma vie jusqu’en janvier. Les stations défilent, les couloirs aussi, je suis déjà essoufflée mais peut être qu’au bout de l’effort cette fois la mine sera d’or.

Attablée au bar à vins je tente de contenir mon impatience. Quand est ce que l’objet de ma venue fera son apparition ?

La foule gronde, je ne suis pas la seule à l’attendre. Dès qu’il ouvrit la porte, toutes les paupières lourdement fardées s’écarquillèrent et son sourire en disait long sur l’immense plaisir de son petit effet. On l’attendait, il le savait. Les courtisanes le pressèrent de questions sur son retard, sur ses conquêtes, sur ses projets. Fascinée comme tout à chacune devant ce visage à la fois angélique et malicieux je me contentais d’afficher un sourire béat. Ni une ni deux, il me proposa d’aller en griller une devant le perron du lieu. Je le suivis docilement, fière d’être son choix. Il voulait savoir ce qu’était devenu mon valentin, le freluquet inodore et incolore. Je m’en étais si vite débarrassée que je l’avais oublié. J’élude pour me concentrer sur l’entreprise que je m’étais fixée : une nouvelle aventure pour éliminer de mes pensées le fantôme que j’avais quitté en janvier.

Très vite rejoins par une groupie, puis deux, puis trois, il nous fût impossible d’avoir l’intimité requise pour se lancer dans les hostilités. A défaut de badiner je choisis donc de pavaner en me lançant dans des joutes dynamiques et tonitruantes avec l’ensemble des convives. Il était là et sa seule présence devant mes rocambolesques frasques suffisait à faire naitre cette pousse d’espoir qui me manquait tant ces derniers temps. Je me laissais mourir dans le désarroi depuis des mois, enfin un peu d’émoi. Je virevoltais, je riais et je renaissais. Sans m’en apercevoir je m’enchainais à sa présence. Dès qu’il s’éloignait ma joie s’affaiblissait, dès qu’il revenait ma joie s’intensifiait. Je ne le connaissais pas et pourtant il était devenue : ma raison de rire. Une parenthèse du quotidien dont je n’envisageais pas la fin.

Quand le bar s’éteignit et que tout le monde fût parti, nous n’étions plus que tous les deux. Tous les deux seuls face à cette rencontre dont nous pouvions faire enfin ce que nous voulions. Il me demanda si j’acceptais de passer la nuit avec lui. Confuse devant une requête aussi cavalière mais encore chaste de mon fantôme, je bafouillais un petit « oui ». Je me sentais étrangement légère à ses cotés et je décidais de le devenir avec l’éternel espoir de me délester du poids de ma mémoire.

Extrêmement entreprenant, j’étais la marionnette de ses plaisirs mais non pour mon plus grand plaisir. En fait je me fichais de ce que nous faisions, je voulais juste que nous soyons. Il me demanda de retirer mon haut, je le fis. Puis il ne me demanda plus rien et je le fis quand même. Je m’abandonnais dans les antres de la plus stricte intimité avec un strict inconnu et dans une stricte indifférence. Je voulais d’abord que ce soit mémorable, puis que ce soit blâmable et enfin que ce soit juste « achevable ». Après avoir joué la docile amazone, je prenais les devants pour que mon supplice s’achève. Il eut son plaisir et j’eu mon congé. Je m’écroulais alors sur l’oreiller la gorge serrée et les yeux trempés. Mon fantôme, celui qui avait été l’homme de ma vie et le seul à partager ma couche durant des jours, des mois, des années et des nuits n’était plus. Je venais de tourner physiquement la page. Ce qui me semblait longtemps impossible s’était finalement produit en une poignée de minutes. Dépucelée de toutes mes illusions, le deuil était consommé mais ne pouvait être assumé. Faire revivre son souvenir aurait entaché ce que je venais d’accomplir. Je ravalais les larmes du passé pour me laisser bercer par les ronflements du présent.

Et puis je pouvais être fière de moi : je me suis tapée Dom Juan.