Chialeuse heureuse

Des personnes semblent insensibles à autrui. Comme si leur personne était en elle même un combat pour l’humanité. D’un coté je les envie car peut être que je serais plus carriériste, d’un autre je m’effraie de l’étendue du champ de leur indifférence.

 

Est ce que l’on est prédestinés à aimer ?

 

Plus j’avance en âge et plus je me sens fragile. Comme si l’amour que je porte aux miens devenait chaque jour plus précis et plus lourd. Est ce parce que je les aime un peu plus chaque jour ou est ce parce que je réalise que je peux les perdre un peu plus chaque jour ?

Je me projette parfois dans la perte d’un proche pour être sûre d’être capable de l’affronter. C’est vain. J’en suis à progressivement renoncer à la maternité de peur d’aimer plus que ce que je n’aime déjà. Le temps passe et je ne me projette pas sans la présence d’un seul. Ils ont tous une place si large, impossible de survivre au vide d’un départ. Surtout qu’il me manque déjà quelqu’un. Une plaie dans le morceau de chair qui me sert de cœur qui n’aura jamais cicatrisée.

 

Mon premier chagrin d’amour

 

BM-AbriChariot-ConfFramboises2013

 

Elle m’apprenait à lire, elle m’harcelait de dictées, elle me faisait faire et refaire des exercices de mathématiques et elle me retirait sans état d’âme les petites roues. Elle était belle, altruiste, avec ce sourire franc et cette générosité sans borne qui en faisaient une adorée.

Née à Narbonne, médecin à Toulouse, lorsqu’elle posa ses valises de provinciale au cœur de Paris, la capitale n’avait qu’à bien se tenir. Il n’était pas question pour elle de s’adapter au tumulte parisien mais plutôt à Paris de s’adapter à ses remous méditerranéens. Mère poule elle éleva ses trois filles à la baguette. Les trois devinrent médecins, comme elle, et elle eut un mal fou à les laisser partir prendre mari.

Ma maman était sa cadette. Celle qui lui ressemblait le plus physiquement et dont j’ai hérité tous les traits. Inséparables elles parcouraient le marché Saint Pierre pour se faire des jupes crayon assorties quand moi j’avais le droit au même imprimé sur robe « taille poupée ». Elles organisaient toutes les deux mes journées avec une complicité inébranlable, surtout quand il s’agissait de m’imposer la sieste. Je vivais chez la première et j’étais visitée par la seconde, mes parents étant professionnellement pris.

 

Un jour alors que j’étais en vacances avec celle qui me consacrait ses journées, je m’arrêtais devant une vache dans un pré et je m’exclamais :

 

– Regarde, c’est une Juliette-vache !
– Pourquoi une Juliette-vache ? s’étonnait elle
– Parce qu’elle est toute seule, sans sa maman.

 

Je ne sais pas comment elle a pris cette réflexion juvénile. Je raconte cette histoire parce qu’elle l’a retranscrite elle même dans mon album de razmoket et je réalise que celle qui me manquait ce jour là n’est pas celle qui me manque aujourd’hui. Est ce que seulement elle mesurait l’importance qu’elle avait dans ma vie ?

J’aimerais que ce soit le cas. Qu’elle sache à quel point elle a pu être structurante dans mes jeunes années mais aussi qu’elle souffre de son départ autant que celui-ci aura pu me faire souffrir. On confond souvent l’amour et la haine et j’ai découvert les deux à l’âge de 7 ans. Haineuse précoce contre le sort, les dieux et toute cette vie qui me plongeait dans des tourments qui dépassaient tout ce que je pouvais encore imaginer après 2 contes de Perrault.

Pourquoi m’avoir retiré celle qui m’élevait ? Enfant j’aurais fait cure du décès d’un vieil ami ou d’un membre de la famille croisé 3 fois par an. Pourquoi avoir choisi celle qui partageait ma vie ?

Je me souviens de la cheminée où elle déposait une carotte pour la saint Nicolas. Encore un prétexte pour m’expliquer que je devais être sage. Si j’avais connu l’heure du départ, j’aurais fais mieux. Je me souviens de ses plats toujours ratés qu’elle présentait avec son sourire mutin comme étant du « canard à l’orange, sans canard et sans orange ». Je me souviens de cette foule d’inconnus qu’elle recevait sans cesse parce qu’ils étaient malades, sans abri ou sans sous aux dépens des colères de ma mère qui n’envisageait pas que ses enfants partagent le toit de ces inidentifiables dans le besoin. Je me souviens des heures que je passais avec elle au Lycée Jacques Decour lorsqu’elle se donnait pour mission de sauver des lycéens de l’échec scolaire. Je me souviens du jour où elle donnait le biberon à une chèvre dans notre maison de vacances au cœur des montagnes des Pyrénées. Je me souviens de tous ces matins de dictée obligatoire où elle partait dans le village rameuter tout le cheptel de cousinade avant de commencer la classe. Je me souviens de ce matin où pour y échapper je suppliais, alors qu’elle criait mon nom dans les ruelles, qu’elle……..…

 

meurt.

 

Comment ais-je pu ? Ce souvenir me bouleverse plus que tous les autres.

 

Une grand mère à temps plein qui dormait un œil ouvert. Elle me couvait comme un poussin quand je repoussais son fusain. J’interprétais sa rigidité d’adulte comme le viol de ma légèreté d’enfant alors qu’elle combattait pour mon indépendance dans une société qu’elle quittait.

 

Inconsciente du mal qui la rongeait, inconsciente du départ imminent qui la guettait je l’ai vu perdre ses forces sous mes yeux sans jamais me poser la question de son état. Elle était malade, et alors ?

 

Un jour pourtant, je jouais à la barbie, quand un oncle expliquait à un voisin que c’était fichu pour elle. Qu’elle était condamnée et déjà enterrée. Ses mots raisonnèrent comme l’orage, ma barbie m’échappa des mains et sans un mot je courrais de toutes mes forces vers celle que l’on voulait m’enlever. Elle était encore là, sur un transat et je m’écroulais à ses pieds. Je lui rapportais haletante toutes les horreurs interceptées avec une seule question :

 

« Tu vas mourir ? »

 

Encore une fois elle riait en me répondant qu’« évidemment que non » puisqu’elle faisait ce qu’il fallait pour guérir. Confuse de l’état dans lequel je m’étais mise et honteuse d’avoir pu envisager si facilement le pire, je repartis vaquer à mes occupations sans plus jamais, ô grand jamais l’envisager.

 

La certitude, première erreur humaine.

 

Un soir, en vacances chez mes grands parents paternels je reçue un coup de fil. C’était ma tante. Elle m’explique que celle qui était désormais pour moi immortelle est très malade et qu’il va me falloir prier de toutes mes forces. Instinctivement inquiète de cet appel que l’on passe rarement à un enfant pour le prévenir de ce qu’il passe, je m’exécute immédiatement. Si elle n’avait pas fait tout ce qu’il fallait pour faire face à la situation, Dieu le ferait. Après tout à quoi ça servirait de croire à ses miracles si ce n’est pour l’éprouver le jour où il en faut un. Je suis à ses genoux avec mes deux poings et je ne lui demande qu’une seule chose : sauver celle qui m’avait fait faire mes premiers pas.

 

Elle ne pouvait pas partir sans moi. Je n’étais encore allée nulle part sans elle.

 

Le lendemain fut une journée comme les autres jusqu’au moment où le téléphone sonna à nouveau. Je ne voulais pas cet appel. Pourquoi appeler pour me dire la même chose qu’hier ? C’était trop tôt pour me dire que son état avait pu s’améliorer et trop tôt pour me dire que c’était fini. Je ne suis pas prête. « Bonne maman est morte. », les mots de ma tante tombèrent dans mon oreille comme la lame qui tranchera définitivement mon âme. La haine, la colère et la défiance envahissaient brutalement ce qui auparavant n’avait connu que la frustration quand on lui disait non. Trahie, volée et abusée, voilà ce que j’étais.

 

On m’avait dit que les grands disaient toujours la vérité mais on m’avait menti. On m’avait dit que Dieu était bon mais on m’avait menti. On m’avait tellement menti qu’on m’avait mis chez mes grands parents paternels pour qu’elle puisse partir loin et loin de moi. Comment celle que l’on avait pu m’imposer nuit et jour pouvait m’être enlevée en plein jour pour une éternelle nuit ? Comment allais-je lui dire au revoir ?

 

Alors que je fulminais d’avoir été écartée des adieux de celle que j’aimais tant, je me retrouvais prisonnière de mon état et de mes tourments.

 

Mes adieux je ne les formulerai que 10 ans plus tard. Incapable d’aller faire le constat de son nom sur la pierre afin de ne pas me rendre coupable d’un meurtre. Le meurtre d’une grand mère que je refusais morte.

 

Il me faudra 10 ans pour réaliser que c’était déjà le cas, pour arrêter de compter les années à vivre sans elle, pour apprendre les mots capables de définir ce qui m’avait envahi pour l’infini.

 

Le jour de mes 14 bougies fut pour ma famille un anniversaire de plus, pour moi le jour où j’allais désormais avoir une vie où son absence aura été plus longue que sa présence. Est ce que ça voulait dire que je risquais de l’oublier ? J’étais pétrifiée. Il fallait que je lui parle tant que mes souvenirs étaient encore intacts.

 

En fait, tous les jours pour moi elle était là. Si je ne croyais plus en Dieu, je croyais toujours en elle. Je continuais à lui demander de l’aide face à une poésie à apprendre ou un commentaire de texte à rédiger. Je la maudissais parfois de m’avoir laissé avec mes parents. Mais…. je ne lui avais jamais dis au revoir.

 

À 17 ans je m’aventurerai un peu par hasard aux abords du cimetière pyrénéen et je me jetterai à l’eau. J’étais seule, c’était le moment de fendre l’armure. L’ado pouvait tomber la moue et formuler ces adieux enfermés en moi 10 ans plus tôt. VOILÀ. Plantée comme ça devant sa tombe, à mon tour de la regarder de haut et de la réprimander !

 

Après des heures à alterner entre mes blâmes et ma flamme, je quittais l’enceinte vidée de mes larmes.

 

Je pensais que cette purge émotive me libèrerait à jamais du poids de son absence. Ce ne fut pas le cas. En fait je continue à lui parler, à lui demander de m’aider et à m’interroger quotidiennement sur ce qu’elle ferait. Elle me manquera toujours mais elle ne m’aura pas abandonnée les mains vides. En m’apprenant la haine, elle m’aura appris l’amour. On n’est pas prédestinés à aimer, on apprend l’amour au hasard de la vie. Je l’aurais tellement haï d’être partie, depuis j’aime infiniment les présents. Ma maman qui est définitivement sa plus digne héritière de l’éthique jusqu’à l’humour. Mon papa et sa maladroite mais généreuse bienveillance. Mon petit frère et ma petite sœur qui ont su être mes ainés quand je m’effondrais pour un garçon. Mon grand père qui, malgré tout le poids de sa vieillesse, s’échine à me faire rire à chacun de nos déjeuners. Et toutes mes copines qui, au delà de leurs différences, partagent avec moi cette faille sentimentale qui en a faite des gladiateurs du quotidien. Entre nous le Code d’honneur est établi et respecté : générosité, rire et courage. Chaque difficulté s’affronte et si l’une flanche, les autres rappliquent. Pas de place pour les gémissements mais on sait à quel point la vie peut faire mal et personne ne reste sur le bas coté.

 

Je suis tellement reconnaissante d’être entourée comme je le suis, je me demande parfois comment pourrais-je affronter à nouveau la perte de l’un des miens ? Je vais en mourir, j’en suis sûre. Pourquoi y penser alors ?

 

Parce que cette fois je refuse de ne pas y être préparée. On est mortels et il faut savoir vivre avec l’idée que la présence des personnes que l’on aime est une chance.

 

Je suis une chialeuse heureuse

 

Une femme émotive qui aime, qui rit, qui pleure et qui choisit de chérir les personnes qui lui ressemblent. Les autres ? Je me contente de les admirer, de loin.