En avant l’artiste

Tu as les clefs, ton sac et ton téléphone ?

Ouiiiiiiiii

Alors on y va, on se lance à l’assaut du week-end. Après des heures de ravalement de façade dans la SDB pour masquer les excès de la veille nous voilà, avec Val, parties envahir les rues, les boutiques et les terrasses.

Quelques emplettes plus tard, on s’installe à la Belle équipe dans le 11e arrondissement où Mélanie, comédienne de renom, fait le point avec son agent. Nous n’avons rien d’Ava Gardner et pourtant l’agent me prie de rejoindre une troupe de théâtre en vogue des quartiers populaires. Ravie de décrocher un nouveau rôle dans un nouveau monde je signe le contrat sans lire une ligne et me voilà le lendemain à la Courneuve sur les planches.

Nous sommes une quarantaine dans un gymnase de quartier à faire des battles de répliques et des exos d’impro. Je suis priée de jouer les mères démunies face à une ado prête à partir en Syrie. Je ne connais rien des enjeux de banlieue et pourtant je comprends vite que pour m’intégrer à la troupe il me faut endosser le costume de Jarod le caméléon. Mon mari ? Une grande barrique noire qui me rabrouera à chaque prise de parole et me demandera dix fois de m’occuper de la cuisine. Une config tellement lointaine de ma petite vie d’occidentale BCBG indépendante et bordélique que je dois redoubler de créativité pour lui donner le change.

A la conquête du monde de l’art dans le monde des cités, je mène mon enquête sur les différentes personnalités. Pour faire connaissance, chacun se définit d’abord selon ses origines : « Guadeloupéen espagnol » « Réunionnais » « Algérien tunisien » … Quand ce fut mon tour de me présenter je me contenterais de dire « parisienne ». Je regretterai un instant le choix de ce label en craignant de leur laisser entendre qu’ils ne sont que de banlieue. Mais après tout, je ne les connais pas et si je suis de Paris en cours de théâtre à la Courneuve, ils peuvent l’être aussi.

Le cours s’éternise mais tout le monde a l’air d’être plus heureux ici qu’ailleurs. Ce cours de théâtre et ses promesses de courts métrage, de scènes, d’affiches… une immense porte-fenêtre sur le succès des uns pour sortir des murs de la galère de tous.

Misha me raconte ses rêves de comédie et l’impossibilité pour elle de bénéficier de cours de théâtre avant aujourd’hui. Un instant je ne me sens plus à ma place dans ce cours gracieusement organisé par une asso. Pourquoi je ne prendrais pas l’initiative de m’inscrire dans une troupe en plein Paris qui me couterait 300 balles par an et me ferait économiser 300 minutes de transport par semaine ?

Je me ravise. Je me dis que rien n’est le fruit du hasard et que si je suis là aujourd’hui c’est le fruit d’une rencontre avec un agent persuadé que je dois passer par là. Je m’accroche en pensant au grand O que je devrais peut être passer dans un mois si j’ai les écrits. Si je dois le passer alors j’aurais bénéficié d’un entrainement intensif à l’oral pour décrocher mon titre d’avocate. Si je n’ai pas les écrits alors je me serais adonnée à une nouvelle voie pour de nouvelles perspectives.

Quand je leur dis que je suis juriste ils me regardent émerveillés.

« C’est vrai ? »

J’appartiens à la profession la plus commune de ma génération intra-muros mais ici j’appartiens à une élite. Je suis la petite blanche babtou qui perchée sur talonnettes zara déboule au milieu des tours pour partager un twix entre deux scènes. Ils se demandent ce que je fous là et sans me poser beaucoup de questions, beaucoup se montrent incrédules sur le fait que je ne reviendrais jamais.

Ils se trompent. Je reviendrais avec l’assiduité du passionné ! Plus qu’un cours de théâtre, je me rends à un cours sur la vie. Ils ont mon âge et quand je suis encore en loc’ dans un studio payé par papa maman, ils sont pères, mères ou déjà dans la vie active depuis plus de 10 ans. Ils savent déjà qu’un salaire ne suffit pas pour subvenir aux besoins d’une famille et se battent pour remplir la caisse. En plus de cumuler les emplois, ils emploient tout leur temps libre à courir les cours d’acting et les casting.

Ce qui me met à l’aise ? Leurs vision optimiste de l’avenir. Ils ne sont pas là pour révolutionner le monde en râlant comme des extrémistes de gauche ou de droite éternellement insatisfaits. Ils sont là parce qu’ils sont persuadés qu’il y a une place pour leur griffe quelque part sur le contrat social. Ils ne cherchent pas à restructurer le « vivre ensemble » mais seulement à s’y frayer un chemin.

Finalement nos objectifs se rejoignent et si papa maman ont débroussaillé le mien, je pourrais peut être un jour débroussailler le leur en partageant avec eux les codes d’un milieu qui n’est pas tellement plus tendre qu’ailleurs.

En attendant, ce sont eux qui m’ouvrent les portes de leur vie et me proposent de revenir pour participer à des cours de réal’ afin d’apprendre à tenir une caméra. Je n’ai pas trouvé de réplique plus juste que : merci.

En plus d’étudier le droit, de rédiger un blog et désormais de m’adonner à la comédie, je vais apprendre à monter des scènes.

J’espère que vous êtes prêts car DÉSORMAIS en direct de la Courneuve :
En avant l’artiste !